Charlotte Gainsbourg: «J’ai besoin d’être bousculée» (Le Soir)

Charlotte Gainsbourg par Kate Barry / H&K.

Charlotte Gainsbourg par Kate Barry / H&K.

Par Yetty Hagendorf, Le Soir, Photos Kate Barry / H&K. , le 8 Octobre 2014

Dès le 15 octobre, Elle sera à l’affiche de “ Samba ” aux côtés d’Omar Sy, dans la dernière comédie du duo Nakache-Tolédano, les réalisateurs d’“Intouchables ”. L’occasion d’évoquer le fil de sa vie sans fard Ni complaisance.

Le rendez-vous est pris à l’hôtel Montalembert, dans le 7e arrondissement de Paris. À quelques pas de la rue de Verneuil où habitait son père. Devant elle, un thé brûlant. La seule boisson dont elle ne peut se passer. Propulsée très tôt sous le feu des projecteurs, la fille de Jane Birkin et Serge Gainsbourg s’impose aujourd’hui, avec quatre films (1) à l’affiche cette année, comme l’une des actrices majeures de sa génération.

“ Samba ” évoque sous l’angle de la comédie le sort des sans-papiers. La portée sociale de ce film a-t-elle influé sur votre choix ?

Avant d’écrire leur scénario, les réalisateurs m’ont raconté l’histoire et elle m’a plu. J’ai été conquise par leur humanité et le fait de tourner avec Omar Sy m’a ravie. Ma réflexion s’arrête là. Je ne suis pas à l’aise avec les films à message.

Les rôles que vous interprétez doivent-ils avoir des points communs avec votre personnalité ?

Oui. Je ne suis pas adepte des rôles de composition. J’ai besoin de me retrouver dans mes personnages. Je dois pouvoir y croire, car je me juge avec sévérité. Au début du film, Izia Higelin me dit : Il faut que tu te protèges, que tu gardes tes distances. Forcément, cette phrase trouve écho en moi. Alice, l’héroïne de “ Samba ”, tout comme Joe, celle de “ Nymphomaniac ”, possède des traits de mon caractère. Ce qui me plaît, c’est de passer d’un univers à l’autre.

En quoi le personnage d’Alice vous ressemble-t-il ?

C’est une fille qui vient de subir un burn-out, elle est un peu perdue, un peu bancale, mal dans ses pompes. Tout cela, je connais (rires) ! En revanche, je ne suis pas aussi maladroite qu’elle, ni aussi naïve !

Regardez-vous les films que vous avez tournés ?

Jamais après leur sortie en salles. Je ne parviens pas à être indulgente avec moi-même, y compris pour des films plus anciens. Je pourrais être conciliante, me dire que j’étais jeune. Eh bien non, quand je me suis trouvée ridicule, je reste ridicule des années après. Quand je ne me suis pas aimée à l’époque, je ne m’aime pas aujourd’hui. C’est pareil avec mes albums, je ne les réécoute jamais. Alors que je peux voir et revoir les films des grands acteurs que j’adore !

Vous avez participé à quatre films cette année. Ces tournages ont-ils renforcé votre confiance en vous ?

Autrefois, j’avais tellement le trac que je pensais qu’en enchaînant les films, je me sentirais mieux. Je n’avais pas confiance en moi, je me sentais nulle. J’avais beau tenter de me raisonner, je me trouvais moche et j’avais honte. J’étais envahie de sentiments castrateurs. Aujourd’hui, j’ai changé, je ne suis plus la même. Je contrôle mieux mon anxiété. Il y a moins de gravité dans mon regard et même une certaine indulgence.

De quand date le déclic ?charlotte-gainsbourg_victoire-oct-2014

Je pourrais dire les enfants parce que, bien sûr, ils passent avant tout et m’ont conduite à prendre du recul sur ma carrière. Mais en réalité, la vraie métamorphose, je la dois à Lars Von Trier. En me demandant de ne pas être en contrôle et de lui faire confiance, il m’a donné énormément de plaisir dans le jeu, sans oublier l’aspect thérapeutique !

Vous parlez de plaisir, mais “Nymphomaniac” montre surtout de la souffrance…

Certaines actrices peuvent pleurer sur commande, moi, j’en suis incapable. Le processus est long et laborieux. Avec Lars, pour la première fois, j’ai appris à naviguer en profondeur dans mes émotions, à toucher les extrêmes. Seuls l’intéressaient les instants qui m’échappaient, les accidents. Il m’a manipulée à sa guise, mais je n’ai jamais douté de sa bienveillance.

Où sont vos limites ?

Je n’en ai aucune dans le registre des émotions. “ Nymphomaniac ” comporte des scènes d’autodestruction, mais j’ai su me protéger. Et puis, j’ai de l’expérience… je me maltraite aussi dans la vie (rires) ! J’ai vécu une période étrange pendant ce tournage. Je jouais pour Lars et, dans le même temps, je perdais un membre de ma famille et j’allaitais ma fille, Joe. Tout cela m’a aidée à prendre du recul ! En réalité, mes vraies limites sont physiques. Je n’accepterais pas de faire un film porno et je suis gênée de me montrer nue. Voir entre mes jambes, pendant le tournage de “ Nymphomaniac ” (volet 2), un sexe qui ne m’appartenait pas était troublant, d’autant que ces prothèses génitales me donnaient immédiatement envie d’uriner alors que c’était impossible (rires) !

Pensez-vous à vos proches quand vous faites des choix osés comme celui-ci ?

Bien entendu, mais j’ai un petit côté inconscient et je ne me rends pas toujours compte des conséquences. J’aime aller dans des directions où l’on ne m’attend pas, j’ai besoin d’être bousculée. Mes enfants ont pu en souffrir et Yvan Attal (leur père, NDLR) également. Mais je me souviens de mes parents. Eux aussi ont fait des choses dérangeantes quand j’étais petite et j’ai survécu.

Cette audace, l’avez-vous aussi dans la vie ?

Oui, mais c’est très récent. Les événements douloureux que j’ai traversés, la mort de ma demi-sœur Kate Barry (fille de Jane Birkin, décédée à 46 ans en décembre 2013, NDLR) m’ont fait prendre conscience de la nécessité de m’écouter enfin, de me pencher sur ce qui est essentiel pour moi. Comme une urgence. Ce souci est très présent à mon esprit. Je vais commencer par faire une pause, arrêter les tournages pour l’instant et changer d’air, peut-être faire un break à l’étranger.

Aimeriez-vous exercer votre métier le plus longtemps possible ?

J’adorerais ! Mais j’ai du mal à être objective. À mon âge, je ne devrais pas encore m’en soucier, mais c’est déjà si difficile de vieillir dans la vie, alors à l’écran… Ce n’est pas gagné : jeune fille, j’étais tellement complexée que je crains d’être une vieille dame torturée ! Il faut être vraiment à l’aise avec son image pour parvenir à s’accommoder du temps qui passe.

Mais vous paraissez tellement jeune…

Quel handicap, vous n’imaginez pas ! Dans “ Paroles et musique ”, je donne l’impression d’avoir 8 ans alors que j’en ai 12, dans “ L’Effrontée ”, c’est pareil. Au final, avec ce statut enfantin qui me colle encore à la peau, je vais passer du stade de jeune fille à personne âgée sans passer par la case femme. J’ai très peu de seins, pas de hanches, pas vraiment une silhouette féminine. C’est un peu troublant, non ?

Qu’est-ce qui vous rend belle ?

Oh, mais c’est très intime comme question (silence) ! La beauté a toujours été très importante dans ma famille, mon père en avait une idée très précise et j’en ai pris conscience très tôt. Il m’aimait plus que tout, mais il ne m’a pas aidée à me trouver jolie. Lui-même se disait laid. Aujourd’hui pourtant, en feuilletant les albums de mon enfance, je me trouve plutôt mignonne…

Le chant s’est-il imposé à vous plus naturellement que la comédie ?

Mes parents n’imaginaient pas autre chose qu’un métier artistique. Pourtant, je n’ai pas ressenti de vocation. L’envie et le plaisir sont arrivés plus tard. Pour ma mère, c’était une évidence, elle le sentait, elle le savait. En 1984, au moment où je tournais “ Paroles et musique ” au Canada, je suis partie enregistrer “ Lemon Incest ” avec mon père, en dehors de New York. Quand j’avais 16 ans, il m’a écrit “ Charlotte for Ever ”. Puis trois ans plus tard, il est mort. J’ai pensé que je ne pourrais jamais plus rien faire sans lui. Son empreinte était trop forte, son manque trop criant. Il m’a fallu vingt ans pour assumer. Puis, j’ai chanté en anglais, pour établir une distance.

Vous dessinez toujours ?

Je dessine essentiellement mes enfants. Toujours endormis. Je suis lente, j’ai besoin de temps. L’abandon des corps pendant le sommeil me touche, je trouve cela très beau.

Avez-vous conservé des habitudes de la culture anglaise de votre mère et judéo-franco-russe de votre père ?

J’accorde depuis toujours une grande importance à mes racines. Mes grands-mères ont joué un rôle essentiel. Côté maternel, je me souviens des Noëls passés à Londres chez Judy Campbell. Elle chantait, elle jouait, elle était célèbre et tellement belle. Olga Ginsburg, la mère de mon père, était déroutante. À la fois autoritaire et intrigante. Elle avait fui la révolution d’Octobre en Russie et plaçait son fils sur un piédestal. Elle chantait souvent, accompagnée par mon grand-père au piano. J’avais 13 ans quand elle est morte. Puis mon père a suivi six ans après. Je me suis alors précipitée dans le judaïsme, j’ai même tenté d’apprendre le russe !

Que vous reste-t-il de la religion aujourd’hui ?

J’ai perdu le côté mystique de mon adolescence ! À l’époque, j’avais besoin de me faire accepter, d’appartenir à une communauté, de m’inventer une vie religieuse. Je n’ai plus les mêmes croyances, je suis devenue laïque et… beaucoup plus discrète.

Vous vivez dans la notoriété, pourriez-vous vous en passer ?

Je ne sais pas. Je n’ai jamais rien connu d’autre. C’était naturel pour nous. Rien n’était choquant ou scandaleux, ni nos photos de vacances dans la presse ni nos parents qui nous emmenaient en boîte de nuit. D’ailleurs, je n’ai pas eu envie de faire autrement avec mes propres enfants, même si ma vie est très différente de celle de mes parents.

En 2007, à la suite d’une chute à ski, vous avez été victime d’un accident vasculaire cérébral. Êtes-vous totalement remise ?

J’ai été très marquée par cette épreuve. Après le choc, je me suis réveillée en prenant conscience d’avoir échappé au pire. J’avais un regard neuf. Pendant quelques mois, j’ai abordé la vie différemment, puis tout est redevenu normal, c’est dommage… Longtemps, j’ai paniqué au premier mal de tête mais, à présent, je vais bien et je n’ai pas de séquelle.

Le mariage avec Yvan Attal est-il toujours d’actualité ?

Au départ, on était contre. Puis on s’est dit que c’était trop tard. On le fera sans doute, mais en secret. C’est compliqué, on vit ensemble depuis 1991 sans être mariés, il y a forcément un peu de superstition…

Vous avez tourné à plusieurs reprises sous sa direction. Auriez-vous envie de diriger Yvan Attal à votre tour ?

Oui, l’envie me taraude depuis très longtemps, alors que je ne me sens pas légitime comme metteuse en scène. Mais pouvoir le filmer, le scruter, plonger dans les traits et les tréfonds de ses émotions, j’adorerais !

(1) “ Trois cœurs ” de Benoît Jacquot, “ L’incomprise ” d’Asia Argento, “ Samba ” d’Olivier Nakache et Éric Tolédano et “ Everything Will Be Find ” de Wim Wenders.
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Aurélie M

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