Charlotte Gainsbourg : « Je ne me vois pas comme une comédienne » (L’Express)

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Par Iris Mazzacurati, L’Express, publié le 11/08/2010 à 10:00
On la croit sensible, délicate. Elle est courageuse, déterminée et rock’n’roll… à sa manière. Dans L’arbre,un an après l’ultra-violent Antichrist, Charlotte Gainsbourg campe une mère de quatre enfants essayant de reprendre goût à la vie après la mort de son mari, tandis que sa fille imagine qu’il s’est réincarné en arbre. Rencontre.
L’arbre est un film très doux qui parle de choses très dures…
Charlotte Gainsbourg : Oui. Je suis juste tombée amoureuse de ce scénario et, c’est vrai, d’une sensibilité. Alors peut-être que ça se rapporte à cette douceur dont vous parlez. Il y avait une finesse dans l’écriture, très particulière. Ça m’a beaucoup séduite. Je n’avais pas lu le livre. Je ne l’ai lu qu’après, en espérant y découvrir des informations pour mon personnage… et pas du tout. C’est vraiment le point de vue de la petite fille. Mais c’est un très beau livre.
Dawn, votre personnage, a quatre enfants. Vous êtes mère vous-même. Est-ce que l’instinct maternel revient au galop quand on vous demande de jouer les mères de famille ?
J’étais intimidée, au départ, car je savais que Julie avait écrit le rôle pour une actrice plus âgée. Et je me demandais si on allait y croire. On ne m’avait jamais confié de rôle de mère, à part dans le Lars von Trier (rires)… Je ne sais pas si c’est le naturel qui revient, mais c’est vrai que je me suis servie de moi ; du côté tactile aussi que nous avons et qui est facile à avoir avec des enfants.
Vous avez vous-même été une enfant-actrice. Quelle était votre relation avec les petits acteurs du film ? Les considériez-vous comme des enfants ou des comédiens à part entière ?
Comme des partenaires, c’est sûr… Des comédiens? Je ne suis pas sûre de me voir moi-même comme une comédienne. Je pense qu’on se fout du côté professionnel sur un tournage ; ce n’est pas ça qui compte. Ce qui était drôle, c’était de voir la personnalité de chacun. Morgana [Davies, le rôle principal parmi les enfants, NDLR], je me demandais si elle allait vouloir continuer ou pas. Je me souvenais, moi, du plaisir que j’avais eu à être sur un tournage, petite, et de la tristesse quand cette aventure s’arrêtait. Donc j’étais en grande empathie par rapport à ça.
Vous leur donniez des conseils sur leur façon de jouer ou de gérer les choses ?
Non. J’avais du mal, justement, à donner des conseils ou à aider. J’essayais d’être la plus généreuse possible dans le jeu, mais je m’en voulais de ne pas avoir plus d’astuces… Enfin, ce n’était pas forcément utile car ils se débrouillaient très bien sans ça.
On se doute que jouer avec un enfant est très différent d’avec un adulte…
Voilà. Il faut pouvoir créer un climat, être plus habile. Je n’étais pas forcément plus habile (sourire)… Par exemple, on a mis beaucoup de temps à s’apprivoiser l’une l’autre, avec Morgana. On y est arrivé avant le tournage, mais au lieu d’installer un truc facile, j’étais quand même très intimidée, et elle aussi. On était comme des petits animaux sauvages. Mais c’était d’autant plus fort après, car ça nous a pris du temps et ça n’a pas été si évident.

Au moment d’Antichrist, vous disiez avoir besoin d’être bousculée, manipulée par le réalisateur. De quelle manière Julie Bertuccelli vous a-t-elle motivée ?
Il n’y avait pas de brusquerie avec Julie. Mais je me brusquais moi-même, vu le sujet : le deuil et des choses assez lourdes à jouer. Avec Julie, il y avait une distance, comme une réserve ; et beaucoup de respect. C’est une personne que j’aime énormément sans trop la connaître. Elle dégage quelque chose, une force… Je ne sais pas comment la décrire, mais c’est quelqu’un d’unique. J’avais énormément de plaisir à la regarder travailler. Elle avait une force et une volonté assez remarquables – qui sont nécessaires à un metteur en scène, mais qui sont toujours incroyables à voir. Et puis elle était en osmose avec la nature, elle avait une vision à elle. Après, dans la direction d’acteur, j’avais l’impression qu’elle me laissait beaucoup faire.
Elle dit que vous étiez extrêmement préparée.
Parce que j’étais très isolée. Elle était très occupée par les enfants. Il y avait le monde des enfants et mon monde à moi. Elle, faisait partie du monde des enfants, et j’avais mes secrets… Donc, c’est vrai que je travaillais seule ; mais j’en tirais beaucoup de plaisir. Les conditions de tournage étaient particulières, les enfants se fatiguaient vite. Il fallait faire les premières prises pour eux, en essayant d’obtenir un maximum en très peu de temps. Je me retrouvais en fin de journée, à faire des scènes sans les enfants car ils avaient fini de travailler. Donc il faut s’animer seule. Ce n’était pas toujours le cas, mais il est vrai que nous avons eu un rythme de tournage très particulier.
Ça vous a plu ?
Non, ce n’était pas évident. Mais ce qui m’a beaucoup aidée, c’est que nous avons tourné dans l’ordre chronologique. Au lieu de faire des va-et-vient, je pouvais m’ancrer dans le deuil au départ puis en sortir et, moi aussi, revivre et m’animer de manière différente au fur et à mesure du tournage. Ça, c’était vachement agréable.

Vous avez connu un épisode douloureux, il y a trois ans [la comédienne a été opérée pour une hémorragie cérébrale suite à un accident de jet ski]…
Ah oui ! Je me demandais : « Qui est mort » ? (Rires.)

Cette thématique du deuil, de la mort, a-t-elle pris une dimension différente de ce fait ?
Non, non, j’ai oublié. C’est vrai que cet événement m’a quand même changée et je m’en suis beaucoup servie. Pour mon album IRM, de manière précise, mais aussi pour faire Antichrist. C’est ce film qui m’a aidée à sortir de cette torture permanente à propos de ma santé… Ça m’avait beaucoup perturbée. Il m’a aidé à penser à autre chose et à vivre quelque chose de tellement fort, aussi bien physiquement qu’émotionnellement… Ça m’a emmenée ailleurs. C’était utile. Mais aujourd’hui, je ne fais plus référence à ça, et… je le regrette ! Parce que, quand on vit un truc aussi intense, on se dit qu’on a des leçons à en tirer. Lorsque je me suis réveillée de cette opération, j’étais très heureuse d’être en vie. À ce moment-là, on voit la vie différemment. On se dit : « Maintenant, je vais… » Et, en fait, pas du tout (rires) ! C’est oublié ! On revient au quotidien. Je ne suis pas très philosophe, donc je n’en ai pas tiré de leçon.
Vous avez l’image de quelqu’un de sensible, de délicat. Au moment d’Antichrist, tout le monde a été abasourdi par les situations extrêmes dans lesquelles Lars von Trier vous a placée… Est-ce que cette image de fragilité vous gêne ?
Oui, ça m’embête, mais en même temps c’est ce que je dégage. Les gens n’inventent pas. Mais ça me plaît d’aller contre ça. J’aime bien me brusquer un petit peu. Et aujourd’hui, faire de la scène, ça participe de ça ! Car c’est contre-nature ; comme le film de Lars. J’ai ça en moi aussi. J’ai une violence que j’aime exprimer. C’est un plaisir de pouvoir se défouler comme ça ; et la brutalité, j’ai toujours aimé ça. Je me rappelle de cette scène dans La petite voleuse où je plantais une fourchette dans la main de ma copine… J’ai eu plaisir à me battre ! Faire ça au cinéma, pour de faux, mais avec une vraie énergie, ce sont des moments super forts. Moi, j’ai tendance à me poser trop de questions, à me regarder beaucoup, à avoir beaucoup d’inhibitions… Quand on est dans des moments de violence, on ne fait plus gaffe à rien ; c’est plus fort que vous. C’est vachement agréable.
Et d’ailleurs, vous allez retourner avec Lars von Trier.
Oui, mais pas du tout dans le même registre. Je ne sais pas trop à quoi m’attendre. C’est un personnage qui n’a rien à voir. Je pense que le rôle que va jouer Kirsten Dunst est plus torturé, comme j’ai pu l’être dans le précédent.
Vous êtes en pleine tournée. On sait que la scène est une véritable épreuve. Encore une situation « extrême » pour vous.
Oui, oui, j’ai très peur… et j’en ai très envie. Je ne me sentais pas prête au moment de l’album précédent. Pour IRM, c’était différent, j’ai envisagé la scène au moment de terminer l’album avec Beck. Donc, on a fait des chansons plus up-tempo pour que ce soit agréable à jouer sur scène. C’était très difficile pour les gens qui m’entouraient et la maison de disque, car il y avait toujours cette possibilité que j’abandonne (rires) ! Je me laissais cette porte de sortie, car j’avais du mal à l’assumer complètement. Ça a rendu la tournée un peu bancale. On a annulé parce que je ne voulais pas commencer en France ; et on a vite monté la tournée aux États-Unis… Au final, c’est un plaisir de découverte… Un plaisir d’apprendre. Et je réalise que c’est ce qui me plaît le plus : à mon âge, j’apprends encore, je suis débutante. Pour chaque film, c’est pareil : j’ai l’impression d’apprendre, de recommencer au début. Il n’y a pas de savoir-faire qui entre en jeu. Ce n’est pas ça l’important.
Il y a quelques années, vous disiez ne vous sentir ni actrice ni chanteuse… Est-ce encore le cas ?
Dans mon entourage, on me dit beaucoup d’arrêter de me dévaloriser. Mais, pour moi, ça n’est pas me dévaloriser, c’est juste que j’ai du mal à sentir que j’ai ma place. Lorsqu’on est face aux journalistes, ils veulent savoir si on assume ce que l’on fait. Moi, j’aime bien me balader ; être un peu bancale. Ça me protège aussi. C’est une manière de m’appartenir, d’avoir ma propre identité…

Et au cours de vos « balades », pensez-vous avoir tourné votre film idéal ?
Ah non. J’espère qu’il est à venir. Je regrette de ne pas avoir de livres dans mes tiroirs, de rôles que j’aimerais jouer. Je fais au fur et à mesure des scénarios que je lis. Il n’y a rien de calculé, ni de projet que j’aimerais mener à bien. Je le regrette un peu, d’ailleurs. Je n’ai pas de rêve concret. Juste l’envie que cela continue. J’ai vraiment eu la chance d’envisager ce métier et de le faire par passion. J’ai voulu chaque projet. Je ne me suis jamais forcée à faire un film ; et ça, c’est un luxe !

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