« J’ai toujours aimé être déséquilibrée » (L’Alsace)

Propos recueillis par Olivier Brégeard, L’Alsace, 12 juin 2010

Près de 25 ans après ses débuts dans la chanson, la fille de Serge et Jane vient de donner ses premiers concerts, dans la foulée du ténébreux « IRM », son troisième album. Elle sera l’une des invitées vedettes des Eurockéennes, vendredi 2 juillet.

Charlotte Gainsbourg, 38 ans : « C’est difficile de s’affirmer soi-même. » Photo Nick Knight

Après l’album Charlotte For Ever, paru en 1986, vous avez attendu vingt ans pour revenir à la chanson : pourquoi ?

J’avais complètement mis ça de côté, je ne m’autorisais même pas à y penser. J’étais intimidée à l’idée de refaire quelque chose en musique. La première fois, c’était avec mon père, j’avais 19 ans quand il est mort et je ne me voyais pas faire quelque chose sans lui. Il m’a fallu beaucoup de temps pour comprendre que j’en avais envie et pour avoir le courage de l’assumer. C’est grâce à Air (le duo electro-pop français, maître d’œuvre de l’album 5.55, sorti en 2006) que j’ai pu m’y remettre. J’ai eu envie de cette collaboration, qui a impliqué ensuite de travailler également avec Jarvis Cocker (chanteur du groupe Pulp et auteur des textes de 5.55)…

Outre l’Anglais Jarvis Cocker, vous avez travaillé, sur vos deux derniers albums, avec l’Irlandais Neil Hannon (The Divine Comedy) et l’Américain Beck, des grands noms du rock anglo-saxon : votre patronyme vous a-t-il facilité les choses ?

Sans doute… Je sais que Beck connaissait très bien le travail de mon père, mais j’espère que ce n’est pas l’unique raison. Il avait beaucoup aimé 5.55. Mais évidemment, la culture de mon père doit jouer.

Sur IRM, vous remerciez Kate (Barry, née du mariage de Jane Birkin avec le compositeur John Barry), Lou (Doillon, née du mariage de Jane Birkin avec le cinéaste Jacques Doillon), Bambou (dernière compagne de Serge Gainsbourg), Lulu (fils des précédents)… Vous formez une sorte de tribu ?

Oui, je le vis un peu comme ça, c’est très naturel. J’ai toujours été très proche d’eux, ça compte beaucoup pour moi. Je n’ai pas d’amitiés très fortes en dehors de ma famille.

Yvan Attal, votre compagnon, apparaît pour sa part sur la liste des musiciens d’ IRM…

C’est une blague de Beck : il voulait inscrire les noms de toutes les personnes passées dans le studio…

Vous cosignez un seul titre sur IRM, et il est en anglais : plus facile que de se lancer en français ?

Si je suis allée chercher Beck, c’était pour sa musique, mais aussi pour ses textes : c’était donc assez logique de chanter ses paroles, en anglais. Le français me pose encore un problème, j’ai du mal par rapport aux chansons de mon père : les influences musicales, ça me plaît, mais j’ai encore besoin d’un peu de distance dans le langage, pour qu’il n’appartienne qu’à moi.

Votre mère aussi a eu besoin de temps pour s’affranchir des textes de votre père : c’est un héritage pesant…

C’est un héritage dont on est très fières, mais c’est difficile de s’affirmer soi-même, ça a toujours été le cas. C’était plus facile pour moi dans le cinéma : quand j’ai commencé, à l’âge de 12 ans, le poids de mes parents n’existait pas, je ne me comparais pas à eux à l’époque. Et contrairement à la musique, je ne me suis jamais arrêtée de jouer la comédie…

Vous avez bénéficié d’une couverture médiatique exceptionnelle pour la sortie d’ IRM, en décalage avec l’identité très rock du disque : ce rôle d’icône vous convient-il ?

Je n’ai pas conscience de ça, je ne sais pas très bien ce que ça veut dire. J’ai fait un disque qui me plaisait, de la façon la plus honnête possible. Après, évidemment, on se sert des médias pour la sortie du disque. Et j’ai sans doute la chance d’être connue pour d’autres choses…

Vous avez fait vos premiers pas sur scène en avril et serez à l’affiche des Eurockéennes en juillet : ce raccourci ne vous fait-il pas peur ?

Si, si, ça me fait peur ! Je le fais de manière très inconsciente, très instinctive, je ne réfléchis pas trop. J’ai toujours agi comme ça, notamment pour choisir les films dans lesquels j’allais jouer. J’ai eu envie de faire de la scène, ensuite j’ai fait confiance à ma maison de disques et au tourneur pour organiser les choses comme c’était possible. J’ai eu l’impression d’avoir à apprendre le métier en deux mois, mais la part de plaisir est énorme : je l’avais un peu sous-estimée. C’est très vivant et très excitant : il n’y a rien de comparable avec la scène, que ce soit l’expérience du travail en studio, un plateau de cinéma, ou même une pièce de théâtre, où j’ai une toute petite expérience.

Aujourd’hui, vous sentez-vous autant chanteuse qu’actrice ?

Non, je ne me sens pas forcément très actrice non plus, d’ailleurs. Je vis au fur et à mesure des projets. Je me sens actrice quand je suis sur un tournage, mais quand ça s’arrête, je ne sais plus très bien ce que je suis. Pareil pour la chanson. Mais j’ai toujours aimé être déséquilibrée, c’est comme ça que je fonctionne, je crois.

Entre le film Antichrist l’an dernier et les concerts actuels, on a l’impression que vous avez décidé de vous mettre davantage en danger…

C’est perçu comme ça à cause de ma personnalité, plutôt timide, un peu en contradiction avec des concerts ou un film de Lars von Trier. En fait, j’aurais toujours aimé faire ça, mais je n’en ai l’occasion que maintenant. Tous les acteurs ont envie de faire des choses exceptionnelles, de découvrir de nouvelles méthodes de travail. C’est plus ou moins douloureux ou agréable, mais ça vaut toujours le coup. Monter sur scène, je ne m’en sentais pas du tout capable il y a quatre ans, à la sortie de 5.55 : je me suis dégonflée. Cette fois, je me suis sentie plus en confiance.

J’imagine que la tournée vous contraint à mettre le cinéma entre parenthèses…

Oui, pour quelques mois. J’ai tourné en Australie l’été dernier ( L’Arbre, de Julie Bertucelli, présenté le mois dernier à Cannes), mais depuis, je n’ai pas pensé au cinéma du tout. Après les festivals, je retrouverai Lars von Trier en août (pour le tournage de Melancholia).

EN CONCERT Vendredi 2 juillet à 22 h 30 aux Eurockéennes de Belfort (chapiteau). Renseignements www.eurockeennes.fr

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Aurélie M

Je tweet, je blog, je tumblr, je facebook, je Google+ sur Charlotte et Serge Gainsbourg. Je me souviens être tombée sous le charme de Charlotte dans l’Effrontée, de fil en aiguille, j’ai ensuite développé une passion pour la musique de Serge. Qui j’aime le plus des deux ? Je ne saurais dire.

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