« J’arrête les disques de mon père très vite, avant que sa voix n’arrive… »

Par Géraldine Sarratia, Les Inrockuptibles, du 5 au 15 juin

Pour la première fois, Charlotte Gainsbourg est montée sur scène. Pour la première fois aussi, elle a repris des chansons de son père. Rencontre à New York où elle termine une mini-tournée, prélude à une série de concerts qu’elle donnera dans les festivals cet été.

New York, 25 avril 2010, Webster Hall, une salle moyenne du bohème et cossu East Village. Calé près de la console son, Yvan Attal consulte alternativement son iPhone et son Blackberry. Il jette des regards nerveux vers la scène. A quelques mètres de lui, Jane Birkin filme, tout sourire.

Cette soirée new-yorkaise est la dernière de la minitournée entamée par Charlotte Gainsbourg quinze jours plus tôt à Montréal. C’est loin des regards, de la pression et de Paris que la Française a choisi, à 38 ans, de faire ses premiers pas sur scène. Si l’on en croit les premiers articles parus dans la presse américaine, les débuts sont plus qu’encourageants.

Jean, boots et débardeur blanc, Charlotte se faufile sur scène et attaque avec la nerveuse et electro IRM, chanson-titre de l’album que lui a composé Beck. Section rythmique de haute volée, mélange de sons chauds d’inspiration sixties et d’arrangements plus electro : la bande-son jouée par les musiciens, tous choisis par Beck, est époustouflante.

Assise sur un tabouret, debout pour jouer du miniclavier ou quelques rythmes de tom basse, visiblement immergée dans la musique, Charlotte réalise une première partie de concert assez statique. On se surprend vite à ne plus pouvoir détacher le regard de cette longue silhouette à l’apparente fragilité, à la beauté stupéfiante.

Sans jouer la provoc ou la sensualité rock conquérante, sans rechercher le contact direct avec la salle, Charlotte Gainsbourg développe une présence très singulière, hypnotique, qui s’offre en même temps qu’elle se dérobe. Plus enlevée et mobile, la seconde partie enchaîne des morceaux rock tels que Trick Pony, des extraits de 5:55 (son album précédent conçu avec Air), un autre titre d’IRM (le sublime La Collectionneuse sur lequel elle chante des vers d’Apollinaire) et, pour la toute première fois, des chansons de son père.

“Quand la question des reprises s’est posée, j’ai pensé que je disposais de ce répertoire merveilleux. Ça représente beaucoup pour moi”, confie-t-elle à la salle médusée au moment où retentissent les premiers accords de L’Hôtel particulier, un des titres phares de Histoire de Melody Nelson. Acmé d’un concert habité par la grâce et achevé debout par un Couleur Café extatique et échevelé.

ENTRETIEN

Cette date new yorkaise clôt votre mini tournée américaine, débutée il y a un mois. Etiez-vous tétanisée à l’idée de monter sur scène ?

Charlotte Gainsbourg – J’avais pas mal d’appréhension mais aussi beaucoup d’envie. J’étais prête à croire ce que mes musiciens me disaient : on peut répéter autant qu’on veut, cela ne remplacera jamais l’expérience d’une scène et d’un public. Et il n’y a pas un public qui se ressemble : chaque soir il faut composer.

Vous avez joué au festival Coachella, un des plus gros du monde, dans le désert californien. On a connu moins intimidant comme tour de chauffe…

J’avais une trouille bleue ! Je ne jouais pas sur la grande scène mais il y avait quand même 7 000 personnes, je crois. Ça reste une expérience à part : c’est la foire, on ne fait pas de sound checks évidemment, tous les musiciens se croisent, il y a un bourdonnement constant. L’angoisse montait en moi, au même rythme que l’excitation. Heureusement, je suis montée sur scène l’aprèsmidi… Ce qui est fou, c’est qu’il n’y a rien de concret jusqu’à ce qu’on mette un pied sur le plateau et qu’on voit ces têtes à perte de vue. C’est dément et très très excitant.

Comment avez-vous trouvé vos marques sur scène ?

Je suis qui je suis et je ne peux pas faire autrement. Je ne vais pas me transformer en danseuse ou en bête de scène. Les gens qui me connaissent savent un minimum à quoi s’attendre. Ce n’est pas un spectacle prétentieux. Il est au contraire très simple. J’essaie de faire au mieux musicalement et je sens que je me décoince. J’éprouve peu à peu du plaisir à bouger. Quand on est très timide, ça reste compliqué. Le fait de jouer avec mon clavier et mon tom basse, ça m’aide énormément. Ça me donne une contenance et m’implique dans la musique.

Pour la première fois, vous avez interprété des chansons de votre père.

Quand on a commencé à jouer en janvier, j’avais chanté Sorry Angel parce que c’est celle qui m’intimidait le moins. C’est une chanson plutôt récente dans le répertoire de mon père et je l’aime énormément. Pour la tournée, il fallait que je choisisse des reprises. Je ne me voyais pas reprendre tout mon album 5:55, ni Charlotte Forever : les chansons que je préfère sur cet album sont des duos, ça n’a pas grand sens de les chanter seule. Les autres titres ne collent plus avec celle que je suis aujourd’hui : trop petite fille. Mais j’avais envie de reprendre Dylan et évidemment mon père. Je me suis demandé si j’avais le droit de toucher aux chansons qu’il a écrites pour ma mère. La réponse a été non, peut-être pas… (rires.) C’est comme si ça ne me regardait pas. Au final, je reprends ce qui me fait plaisir, dont L’Hôtel particulier. J’étais très intimidée parce que c’est un morceau parlé. J’avais peur de reprendre le phrasé de mon père – ce que j’ai fini par faire. Je l’entends dans ma tête, je ne peux pas faire autrement. Mais c’est aussi ce qui me fait plaisir. Ce répertoire, c’est mon privilège.

Reprendre L’Hôtel particulier, c’est quand même s’autoriser à jouer avec, non ?

Non. Quand nous écoutions l’original pendant les répétitions, je faisais semblant devant les musiciens de ne rien ressentir. Je n’arrive pas à l’écouter, sauf quand j’y suis obligée. Je connais toutes les intros des chansons de mon père par coeur parce que j’arrête les disques très vite, avant que sa voix n’arrive. La voix a quelque chose de tellement vivant, c’est ce qui est beau aussi. Mais c’est trop d’émotions, un peu comme lorsqu’on écoute le répondeur de quelqu’un qui est mort.

Vos enfants écoutent les disques de votre père ?

Oui, ils sont très curieux de sa musique. Parfois, ils l’écoutent aussi pour voir si ça va me faire quelque chose. Ils le foutent à fond dans la maison. Mon fils a eu une période comme ça. Il était ému par mimétisme, parce qu’il savait ce que ça provoquait chez moi.

Pour quelqu’un de timide, vous vous mettez dans des situations complexes : à New York, votre mère, votre mari et vos enfants sont dans la salle, vous reprenez votre père…

Quand j’ai commencé seule, à Vancouver, ça allait plutôt bien. Mais quand Yvan, mes deux enfants et ma mère ont débarqué à Montréal, j’ai complètement perdu les pédales. Je n’avais qu’une chose en tête : ma mère. Pendant tout le concert, je ne pensais qu’à elle, à ne pas la décevoir. C’est une des personnes qui comptent le plus pour moi. Elle a beau être bienveillante, ça ne change rien. Pour le concert de New York, je lui avais demandé de ne pas venir, en lui expliquant que sa présence me terrifiait. Elle m’a dit : “OK, j’irai prendre un café avec ma petite-fille.” J’imaginais bien qu’elle n’en ferait qu’à sa tête… Qu’Yvan soit dans la salle est également intimidant. Mais je me rends compte que ce qui me stimule, c’est d’aller vers des choses que je ne connais pas, d’apprendre. Et puis quand même de m’amuser.

Les concerts de votre mère étaient-ils des modèles pour vous ?

Sur scène, elle est dans l’émotion, dans un rapport direct avec le public. Je l’ai suffisamment vue pour comprendre ce qui peut émouvoir les gens : elle instaure une proximité. Je ne peux pas faire cela. J’ai envie de me concentrer sur la musique. J’ai énormément de plaisir à m’oublier, que ce soit sur scène, dans un studio ou sur un plateau ciné. Ce sont des métiers où l’on est sans arrêt en butte au jugement, au regard, à l’analyse. Il faut essayer de mettre ça de côté.

Quels souvenirs de scène gardez-vous de l’époque où vous étiez enfant ?

Très jeune, j’ai vu mon père au Palace. J’en ai un souvenir extrêmement fort, pas tant du concert que des musiciens : je les adorais. C’est un truc d’enfant. Je pense que c’est pareil pour les miens : ils s’en fichent de me voir sur scène, ce qui leur plaît, c’est d’être là. J’ai aussi des souvenirs très forts de mon père au Zénith et de ma mère au Bataclan. C’est en partie pour ça que je suis aussi intimidée. J’ai également des souvenirs plus douloureux de ma mère au Casino de Paris. Mon père venait de mourir. Sinon, enfant, les scènes marquantes c’était Coluche, Zouk et Raymond Devos. On allait souvent voir les comiques. Adulte, j’ai été impressionnée par des artistes tels que Radiohead : ça a stoppé net mon envie de monter sur scène au moment de mon précédent album. Je venais de voir Radiohead à Rock en Seine, j’avais enchaîné avec Fiona Apple et Camille. Je me suis dit : “J’arrête tout de suite.”

Vous avez dit récemment : “J’ai ce besoin de me rabaisser, pour que naisse l’envie d’essayer.”

C’est vrai, je suis souvent négative. C’est usant pour les gens qui m’entourent. Je sors d’une scène, je pense tout de suite à ce que j’ai mal fait, aux mots que j’ai oubliés. Mais je crois que c’est aussi de la pudeur. C’est plus facile de dire ce qui déconne et ce que je n’aime pas chez moi plutôt que de voir les choses positives.

C’est un moteur aussi ?

Oui, l’envie d’essayer était là, secrète. Il y avait tellement de choses qui me barraient la route que je croyais que je n’aurais jamais de plaisir. C’est ça l’important : il ne faut pas le faire si on n’a pas de plaisir. Finalement, j’en ai éprouvé énormément. Et ça commence à me manquer !

Vous avez aimé la vie en tournée ?

C’est très étrange : on est à la fois seul et sans arrêt les uns sur les autres. On tente constamment d’attraper des moments de solitude. J’étais en tour bus, une espèce de cercueil, on tire un rideau. J’ai adoré ça, ça vaut vraiment le coup ! Je suis quelqu’un de très solitaire. Etre tout à coup projetée dans cette vie nomade, sans ma famille, ce n’était pas facile. L’angoisse de la scène était difficile à gérer. Tout se focalisait vers un seul point : le concert du soir. Je me demandais comment j’allais vivre avec cette peur constante. Et puis j’y suis arrivée. Mais j’ai maigri ! J’enchaînais les rituels, les superstitions, le maquillage, les vocalises. On est pris dans un scénario auquel il ne faut pas déroger. Le repos, les heures de sommeil. En fait, on est obsédé par soi-même ! Il faut que ça s’arrête à un moment. Mais c’était une aventure géniale.

Concerts Le 16 juin à Paris (Cigale), le 19 à Bruxelles, le 20 à Lille, le 24 à Lyon (Nuits de Fourvière), le 2 juillet aux Eurockéennes de Belfort, le 4 à Montreux (Jazz Festival), les 8 et 9 à Paris (Cigale), le 10 à Liège (Belgique), le 13 à Carcassonne, le 15 à Benicàssim (Espagne), le 16 à La Rochelle (Francofolies)

Album IRM (Because), sorti en décembre 2009

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Aurélie M

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