Charlotte Gainsbourg : « J’adore les premières fois » (Le Soir)

De THIERRY COLJON, Le Soir, 30 novembre 2011

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Charlotte Gainsbourg : toujours fidèle aux vinyles by lesoir

De sa tournée, elle a rapporté un CD mêlant prises live, images en DVD et inédits. Ne se prenant au sérieux ni comme chanteuse ni comme comédienne, elle garde toute sa liberté.
Parce qu’elle habite avec sa famille nombreuse la rue d’à côté, c’est déjà à l’hôtel Montalembert, de Saint-Germain-des-Prés, que Charlotte nous avait reçu la première fois, il y a cinq ans, pour la promotion de l’album 5 : 55. La fille de Serge n’a pas changé. Le succès, tant au cinéma qu’en musique, ne semble pas l’atteindre. Elle nous revient avec le disque témoin de cette première tournée qui l’a vue se produire aux Etats-Unis, en Europe et au Japon. Un CD, Stage Whisper, mêlant prises live, images en DVD et inédits réalisés en collaboration avec Beck, Noah & the Whale, The Villagers et Connan Mockasin.

Il y a un peu de tout dans ce disque…
J’avais envie que ce soit un mélange de morceaux choisis du live, pas tout, des images qui sont plus l’histoire de la tournée que le concert. C’était une vraie aventure. Je voulais aussi de nouveaux titres car l’album date tout de même. Ça me plaisait sans avoir la pression d’un nouvel album.

Les quatre titres de Beck sont des chutes d’« I.R.M. » ?
Non, pas toutes. « Terrible angels » a été fait après la tournée. Je suis retourné voir Beck quand j’étais à L.A. J’avais envie d’essayer autre chose, de chanter de façon plus forte, de faire un titre plus costaud. « All the rain », je le voulais sur I.R.M. mais on n’a pas pu le terminer à temps. « Paradisco », on s’est amusé mais ça ne collait pas à l’album. « Telephone » aussi on l’a fini après.

Donc, l’idée est de continuer à travailler avec Beck pour l’avenir ?
Ça me plaît de ne pas laisser trop de temps, sinon je m’enfonce dans un truc et je ne m’y remets pas. Je trouvais ça bien aussi de rencontrer des gens pour les inédits. Ce sera peut-être sans lendemain.
Comment s’est fait ce choix de rencontres avec Connan, Noah & the Whale, les Villagers…
J’ai une confiance totale en Emmanuel de Buretel, le patron de ma firme de disques. Il a toujours de très bonnes idées. C’est lui qui m’a passé les disques de tout le monde. De façon très habile, sans me le dire. Certains, j’ai adoré, d’autres pas. L’album des Villagers, je l’ai écouté en boucle et puis un jour, il me dit : tiens, justement, ils t’ont écrit un titre.

Tu dégages quelque chose pour inspirer ces artistes ?
Je ne sais pas du tout. Beck, je ne lui ai pas demandé pourquoi il avait accepté de travailler avec moi. J’espère que c’est pour de bonnes raisons. On s’est bien entendus dès les cinq premiers jours mis en place. C’est rare de savoir pourquoi. Lars von Trier non plus ne me l’a jamais dit. Je ne sais pas ce qu’il connaît de moi. C’est assez agréable d’y aller avec cette légèreté-là.

Te considères-tu maintenant plus comme une chanteuse que comme une comédienne ?
Non, mais je ne me considère pas comme une comédienne non plus malgré le nombre de films que j’ai faits. Même si j’ai déjà 40 ans et que j’ai commencé très tôt. Je ne suis pas une boulimique de travail. J’ai eu la chance de pouvoir faire des films coups de cœur. J’aborde chaque projet comme si c’était une première fois. Je ne me suis jamais dit que j’avais 28 ans de carrière. Chaque projet est tellement différent, je suis si vite déstabilisée que je n’ai pas l’impression que le professionnalisme entre en jeu. Je pense que ça me plaît de jouer avec le déséquilibre, plus que l’assurance. Un faux amateurisme. J’aime continuer à apprendre et découvrir chaque fois. Avec Gondry ou Von Trier, leurs méthodes étaient tellement particulières que j’avais l’impression d’être une débutante. Avec Beck aussi. Mais cette impression d’imposture, je l’ai déjà entendue chez d’autres acteurs. J’avais 12 ans, je ne peux pas dire que j’ai trimé pour être actrice. C’est arrivé un peu accidentellement. Je ne suis pas allée dans une école de théâtre. J’ai appris sur les tournages. Je n’ai pas eu de formation. Ça vient après, avec l’expérience. C’est ça qui est génial dans ce métier : on ne peut pas s’en lasser, c’est toujours nouveau. Moi, j’adore les premières fois. De pouvoir encore en avoir à mon âge – comme une première tournée – c’est fantastique.

Ce qui n’empêche pas de tourner une troisième fois avec ton homme, Yvan Attal…
Au contraire. J’adore aussi retravailler avec les mêmes personnes. Mais c’est rare. Je vais peut-être le faire l’année prochaine avec Lars, une troisième fois. C’est ce qui a de mieux quand une rencontre se passe bien. Il y a une complicité qui s’installe. C’est hyperflatteur de se dire qu’un metteur en scène n’est pas lassé. Mais Humpday, d’Yvan, c’est un tout petit rôle, je n’ai joué que cinq jours. Confessions d’un enfant du siècle, c’est aussi tourné, mais je ne sais pas quand il sortira. Pour l’année prochaine, j’espère aussi vite me replonger dans un autre album.

On n’a pas très bien compris la stratégie de Lulu sortant un premier album de chansons de votre père. N’a-t-il pas tout faux ?
C’est très délicat pour moi d’en parler car je l’adore. C’est vrai qu’il est allé à l’opposé de ce que j’aurais fait. Mais en même temps, il l’a vécu comme un hommage à son père. Il vit aux Etats-Unis, loin de tout. Je pense que dans son esprit, il n’y a pas du tout eu de calcul. Il a pu travailler avec des gens très intéressants, s’amuser avec tout ça. C’est son choix.

Le tien est d’être très discrète vis-à-vis de cette parenté. Au point de ne même pas reprendre sur le disque ta version de « Couleur Café »…
Oui mais moi, j’ai commencé avec mon père. En plus, je l’avais hyper mal vécu, ce disque. Le « Couleur Café », je n’ai pas voulu le graver car je n’en étais pas assez fière. Avec les images, ça allait. On le voit sur le DVD mais musicalement, je n’étais pas convaincue. J’ai adoré le faire sur scène comme quelque chose d’éphémère. Ça m’a foutu la trouille que cela reste.

2011 aura une fois de plus été l’année Gainsbourg avec l’intégrale, la version de « L’homme à la tête de chou » par Bashung, le coffret « Melody Nelson », le Lulu…
On m’en parle tellement que si je m’y mettais, on ne parlerait que de ça, en fait. Donc je n’en rajoute pas.

Le DVD n’est pas le concert intégral…
Non, je préférais un film sur l’aventure que j’ai vécue. Me balader avec ces musiciens, c’était assez magique comme première fois. Comme de découvrir l’Amérique dans un tour bus. Puis l’Europe et de terminer avec le Japon, j’ai vraiment adoré.

Il y a toujours du négatif dans une tournée, la fatigue…
Oui, oui, c’est un truc très solitaire. J’ai de la chance que mes enfants sont venus, ma mère m’a un peu accompagnée, Yvan m’a rejointe. Sinon, c’est invivable. Les musiciens, c’est leur vie, ils s’amusent de droite à gauche. Moi, j’étais dans la terreur du soir à venir. Je n’osais pas sortir, je restais dans ma chambre puis j’avais la promo. Il y a un côté très égocentrique. Tout tourne autour de cette heure et demie de concert. On se construit un ego pour avoir le courage d’y aller. C’est très déstabilisant. Le concert est une euphorie, avec cette puissance du son puis on se retrouve seule dans une chambre d’hôtel, avec ce silence troublé par le seul air conditionné. C’est très étrange. Là, où j’ai pris une douche froide, c’est à la fin de la tournée européenne, je devais le lendemain retrouver Lars en Suède pour Melancolia. Je suis passée de l’euphorie au silence au fin fond de la Suède. C’était drôle en même temps.

Heureusement que tu as ta famille comme repère, comme équilibre mental…
C’est eux qui m’aident le plus. On ne fait pas semblant devant eux. Ça vous ramène devant une réalité obligatoire. Quand je les retrouve après une tournée, un tournage ou un studio, il n’y a plus rien d’autre qu’eux qui compte. C’est une épine dorsale. On remet en perspective, je ne suis plus le centre du monde. Il y a un tel conditionnement pour monter sur scène qu’après, il faut se dégonfler.

Comme d’autres actrices françaises avant toi, tu n’as pas l’air de beaucoup tenir à ton avenir hollywoodien…
Je n’ai pas cette efficacité et ce professionnalisme américains. Je ne veux pas être efficace. Je n’arrive pas à lécher les bottes des studios. J’aime leur cinéma indépendant, c’est tout.

Car, en même temps, il y a toute une industrie qui dépend de toi : la mode, le cinéma et la musique, avec plein de gens pour chaque niche… Tu es une vraie chef d’entreprise, en fait.
Mais ça, je ne m’en rends absolument pas compte. J’ai la chance de pouvoir être très isolée. Je me protège beaucoup. Mon quartier, qui est celui de mon enfance, est un cocon, oui. Je me retrouve ici, c’est rassurant. J’adore voyager mais c’est important de se retrouver ici. Je ne m’impose pas beaucoup de choses. Je fais ce que j’ai envie de faire. Je n’ai pas trouvé une personne qui centralise tout. C’est peut-être bien comme ça aussi. C’est cloisonné. J’aime bien être bordélique en fait. Je mets du temps à répondre à un mail, à faire les choses… je ne suis pas professionnelle. Une personne ouvre mon courrier tout de même. Sinon, je n’aime pas l’idée d’avoir un assistant personnel qui sait tout ce que je fais tous les jours. J’aime avoir des secrets. C’est très bien aussi d’être parfois injoignable. Je refuse beaucoup de choses mais c’est un luxe.

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Aurélie M

Je tweet, je blog, je tumblr, je facebook, je Google+ sur Charlotte et Serge Gainsbourg. Je me souviens être tombée sous le charme de Charlotte dans l’Effrontée, de fil en aiguille, j’ai ensuite développé une passion pour la musique de Serge. Qui j’aime le plus des deux ? Je ne saurais dire.

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