Médecine douce, Interview de Charlotte Gainsbourg (Evène.fr)


Propos recueillis par Julien Demets, pour Evene.fr – 7 Décembre 2009

Charlotte Gainsbourg est débordée : lundi 7 décembre, sortie de l’album ‘IRM’ ; mercredi 9 décembre, sortie du film ‘Persécution’ de Patrice Chéreau, dans lequel elle tient l’un des rôles principaux. Mais comme c’est une chic fille, elle a quand même pris le temps de nous présenter son nouveau disque.
Jusqu’alors, ils s’étaient croisés sans se voir : quand l’une tournait pour Michel Gondry (dans ‘La Science des rêves’), l’autre confiait à ce dernier la réalisation de ses clips. Pour l’enregistrement de l’album ‘5:55’, paru en 2006, la chanteuse avait même fait appel à l’arrangeur David Campbell, à Nigel Godrich et au duo Air, soit le père, le producteur et l’un des collaborateurs privilégiés du musicien américain. Bref, il était écrit que Charlotte Gainsbourg et Beck travailleraient un jour ensemble. La rencontre a eu lieu début 2008, à l’initiative de l’actrice et par l’entremise de Godrich. De nombreuses sessions d’enregistrement plus tard, ‘IRM’ était né. Son interprète évoque aujourd’hui tout ce qui entoure ce disque : travail, famille, batterie (d’examens).

Plusieurs morceaux de l’album, ainsi que son titre, se réfèrent à l’hémorragie cérébrale dont vous avez été opérée en septembre 2007. La chanson ‘IRM’ contient même le bruit d’un scanner !
Le fait de passer si souvent sous cette machine me faisait voyager : ce sont des rythmes très chaotiques, des sons très dérangeants. J’étais persuadée qu’on pouvait l’intégrer à de la musique. Le son en lui-même, je l’ai piqué sur Internet : il existe un site sur lequel on peut écouter une séquence entière d’IRM pour se rassurer avant de passer l’examen.

Pour autant, la tonalité de l’album n’est jamais grave. Etait-ce un moyen de dédramatiser ?
Quand je me suis retrouvée face à Beck, j’ai voulu parler de choses qui m’étaient très proches, très intimes. Et forcément, il m’a paru évident d’aborder le sujet. Mais je n’étais pas dans une logique de souffrance. Au contraire, plutôt que de m’enfermer dans quelque chose de terrifiant, le bruit de l’IRM me transportait ailleurs. Le transposer en musique était comme une échappatoire.

Après Air ou Jarvis Cocker sur ‘5:55’, c’est au tour de Beck d’être votre Pygmalion. Auriez-vous paradoxalement besoin d’une présence extérieure pour vous dévoiler ?
J’ai toujours aimé le rapport professeur/élève. C’est un schéma qui me réconforte. Bien sûr, je n’ai pas dit à Beck que je le considérais comme mon prof, mais j’ai beaucoup appris grâce à lui. Il y a une notion d’apprentissage et d’éveil musical. C’est comme ça que je le vis. Et c’est sans doute inconsciemment ce que j’attends d’un musicien avec lequel je travaille.

Peut-on comparer son rôle à celui d’un réalisateur de cinéma ?
Non, parce qu’il ne me guide pas. Il me laisse ma liberté et s’en inspire, comme un scénariste qui vous aurait devant les yeux au moment d’écrire. Mais après, c’est à vous de jouer.

Concrètement, comment étaient élaborées les chansons ?
De manière très spontanée, presque expérimentale. On partait d’un rythme, que Beck accompagnait de toutes sortes d’instruments qui l’entouraient, selon son humeur. Ça allait d’un jouet à 3 sous à une guitare professionnelle. En revanche, pour ce qui est des arrangements, il peaufine les titres pendant des semaines, très méticuleusement.

Et pour les textes ?
Il a une manière très imagée d’écrire. Cela me plaisait de m’approprier son langage, qui fait très souvent référence à la culture américaine, à des paysages qui ne sont pas les miens. C’est comme s’approprier un rôle. J’essayais également d’écrire, ce qui lui donnait un aperçu de ce que je voulais raconter, même si je n’arrivais pas toujours à le formuler. Parfois, un seul mot lui servait de point de départ.

Vous n’êtes pas ce qu’on appelle communément une « chanteuse à voix ». En faites-vous une revendication ?
Je chante très égoïstement, juste parce que j’y prends du plaisir. Je n’ai même pas envie de dire que c’est un mode d’expression. Bien sûr, j’ai envie de faire passer des choses personnelles, mais je n’ai pas de recul par rapport à ma voix. Cela reste quelque chose qui m’échappe, et c’est justement ce que j’aime. Beck m’a confortée dans l’idée que m’avait donnée mon père, à savoir qu’il se passe toujours quelque chose d’accidentel dans les premières prises. C’est ça, le plus intéressant. Ce qu’on obtient en retouchant à l’infini n’a pas grand intérêt par rapport au côté plus vrai de la première fois.

Au-delà du fait de chanter en anglais, vos influences musicales sont plutôt anglo-saxonnes. La chanson française, ce n’est pas votre truc ?
J’ai plus de mal, mais je dis cela sans dénigrer les auteurs français. C’est juste que j’ai une attirance plus immédiate pour la pop anglaise. Récemment, j’ai découvert Grizzly Bear, Animal Collective et M.I.A. Beck m’a également permis de découvrir Robert Johnson, pour les inspirations blues. Dans la chanson ‘Trick Pony’, je prononce la formule « Shake Sugaree ». En fait, c’est un titre d’Elizabeth Cotten, une femme qui chantait du blues seule avec sa guitare. La chanson m’a beaucoup touchée, je l’écoute en boucle. Sinon, il y a des choses que je revisite toujours : Radiohead, Dylan, Lou Reed… Je sais, c’est un peu facile de les citer.

Avec ‘Aung San Suu Kyi’, votre mère Jane Birkin a fait un pas dans la chanson engagée. Y a-t-il également des choses qui vous indignent et que vous pourriez mettre en musique ?
J’ai toujours du mal à parler de l’actualité. Je dis des trucs tellement bateau que je préfère me taire. Jusqu’alors, je n’ai pris position que lorsqu’il suffisait de signer une pétition. C’est comme donner des sous : je le fais facilement, mais cela ne demande pas un vrai effort. Jane est un vrai modèle pour moi dans le domaine de l’humanitaire, je la trouve très courageuse de défendre des causes avec autant d’énergie, de curiosité et d’implication. Peut-être que le jour où j’aurai quelque chose d’intéressant à dire, je le ferai. Mais pour l’instant, je n’ai pas eu ce déclic.

Parlez-vous de musique avec elle ?
On se fait écouter nos albums, puis on s’échange nos opinions. En général, on se lance plein de compliments, c’est vachement objectif. (rires) En dehors de cela, on n’a pas du tout de vraies discussions musicales. On parle d’autre chose ou alors, plus concrètement, du métier. Par exemple, elle me pousse beaucoup à faire de la scène.

Vous semblez mener votre carrière sans le moindre objectif de rentabilité, seulement guidée par vos envies du moment. Comment avez-vous atteint cette forme d’émancipation artistique ?
J’ai la chance d’avoir toujours suivi un rythme de plaisir. J’ai commencé à travailler à 12 ans. A l’époque, je choisissais un film par an à faire durant l’été. Seule comptait la notion de plaisir, je n’avais pas besoin de gagner ma vie à 12 ans. J’ai gardé ça parce que j’ai eu des sous. Je n’ai jamais eu besoin de travailler. Enfin si, bien sûr, j’ai une famille et je travaille, comme tout le monde. Mais disons que le cachet n’est pas la chose qui m’attire en premier vers un projet. Je me sens très privilégiée parce que je peux continuer à vivre de manière très innocente.

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Aurélie M

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